Faut-il souhaiter la bonne année à son IA ?

Pour un manager, souhaiter la bonne année à ses équipes peut parfois relever de l'automatisme. 

Un rituel de plus, coincé entre un reporting en retard et un budget sous tension. 

Parfois, même, ce rituel paraît déplacé : à quoi bon prononcer des souhaits remplis d'optimisme quand l’ambiance est électrique ou que les équipes doutent du sens de ce qu’elles font ?

Et pourtant.

Les sciences sociales l’ont montré depuis longtemps : les rituels ne servent pas qu'à transmettre de l’information. Ils servent à réactiver l’appartenance au groupe.

Dès 1912, Émile Durkheim expliquait que les rituels ont pour fonction première de “faire société”, de renforcer la cohésion du collectif au-delà de toute utilité pratique. Ils ne disent rien de nouveau, mais ils rappellent que l’on est encore ensemble.

Peu importe, au fond, que le manager croie sincèrement à ses vœux ou qu’il les prononce avec une politesse mécanique. 

En adressant ses souhaits, il pose un acte de reconnaissance : il rappelle l’existence d’un lien qui l’unit à ses collaborateurs, à l’entreprise qu’il incarne, et au collectif qu’ils forment.

Erving Goffman parlera plus tard de “rituels d’interaction” : ces micro-gestes ordinaires (saluer, remercier, s’excuser) qui permettent de préserver la dignité relationnelle et la “face” de chacun.

Et l'IA là dedans?

On peut parfaitement paramétrer une IA pour envoyer un message de vœux le 2 janvier à 8h12. 

La forme sera impeccable, peut-être même mieux incarnée que si nous avions rédigé le message nous-mêmes.

 Mais la fonction sociale, elle, reste hors de portée. L’IA ne ressent ni appartenance, ni dette symbolique, ni reconnaissance.

Elle peut reproduire un rituel ; elle ne peut pas en porter l’effet sur les humains.

Si vous souhaitez la bonne année à votre IA, vous l’intégrez, vous, à votre univers social.
Si c’est elle qui vous la souhaite, il n’est pas certain que vous ayez soudain le sentiment de rejoindre le cercle très fermé de ses relations privilégiées.


La sociabilité humaine repose sur un besoin fondamental de reconnaissance et d’appartenance. Or, ce besoin se nourrit de signes faibles, souvent invisibles : un regard, un silence, un rituel de début d’année. Dire “bonne année”, ce n’est pas être gentil : c’est rappeler à l’autre qu’il existe encore dans l’équation.

C’est précisément ce tissu relationnel que l’automatisation, aussi sophistiquée, aussi "intelligente", aussi "apprenante" soit-elle, ne sait pas encore fabriquer. Parce qu'elle n'a pas de structure motivationnelle lui permettant d'expérimenter le lien, l'IA ne peut pas en générer ni en comprendre les subtilités d'expression. 

Or comme l’a montré Lucy Suchman, l’action humaine est toujours située, chargée de contexte implicite, d’interprétations et d’intentions, que les systèmes algorithmiques ne font pour le moment que mimer.

Alors, en ce début d’année, avant de confier vos process à des agents toujours plus performants, souvenez-vous d’une chose : l’une de vos responsabilités managériales les plus sous-estimées consiste à maintenir l’efficacité de ces rituels minuscules… 

Ce sont eux qui, silencieusement, font encore tenir ensemble les organisations humaines.

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