vendredi 5 juin 2026

IA en entreprise : l'iniquité managériale explose au travail

L'IA et l'iniquité managériale s'imposent comme un nouveau risque en entreprise. Entre collaborateurs diversement formés, usages cachés de la Shadow AI et managers en perte de repères, l'intelligence artificielle bouleverse l'évaluation du travail. 

Dans les entreprises où aucune gouvernance IA n’a été établie (et peut-être aussi dans celles où elle l’a été), les collaborateurs développent des stratégies extrêmement distinctes face à l’intelligence artificielle. Le résultat est une dégradation silencieuse de l’équité au travail. Entre le collaborateur prudent qui attend les instructions avant d’oser franchir le pas et l’usager quotidien des algorithmes, toute une gamme de comportements s’est installée. 

Et elle modifie structurellement, mais de façon sous-jacente, les règles du jeu en entreprise.

Le manager, lui, navigue dans cet espace sans plus de boussole.  S’il est convaincu des vertus de « l’humain augmenté », il peut dévaloriser les savoirs historiques et bouleverser les hiérarchies d’équipe sans stratégie réelle. S’il résiste à ce qu’il perçoit comme un effet de mode, il risque de ne plus être en mesure d’évaluer correctement un travail produit avec ou sans IA. Dans les deux cas, sa capacité de jugement peut en être altérée.

IA en entreprise : accès, formation et expertise creusent la fracture.

Avoir un abonnement ChatGPT ou Claude ne suffit pas à en faire un usage professionnel pertinent.

La première ligne de fracture se situe donc au niveau de l’accès à la formation, et elle est plus complexe qu’il n’y paraît.

Dans la plupart des entreprises, il n’existe pas de corrélation entre la politique de formation à l’IA et l’état réel des usages par les collaborateurs. On forme de la même façon et au même outil celui qui utilise déjà l’IA, et celui qui ne l’utilise pas. Et parfois -souvent- on forme d’abord celui qui ne l’utilise pas encore, au détriment celui qui l’utilise déjà (et parfois pas si bien).

Au-delà de la formation « générique » à un outil, la véritable valeur ajoutée réside dans la formation appliquée à sa propre pratique professionnelle. Former un directeur artistique aux fonctionnalités génériques de Claude est une chose. Lui apprendre à s’en servir pour explorer des territoires créatifs, challenger un brief ou accélérer la phase de recherche conceptuelle sans diluer sa propre vision en est une autre, bien plus utile.  

Le paradoxe central est là : l’IA bénéficie en premier lieu à ceux qui en ont le moins « besoin » les experts. Si l’intelligence artificielle prétend ouvrir tous des savoirs jusque-là hermétiques, seuls ceux qui maîtrisent déjà le savoir seront capables d’en exploiter les output avec discernement.

 Au-delà des biais déjà bien documentés (capacité à identifier les erreurs, les hallucinations, les erreurs sous l’apparente cohérence, les réponses datées ou discriminantes), la vraie différenciation d’usage se joue sur la capacité à intégrer les contenus produits par l’IA à une pensée déjà structurée. L’humain « augmenté » ne nait pas de la capacité d’un individu de réaliser, grâce à l’IA, ce qui jusque-là dépassait ses compétences, mais bien de transcender et d’enrichir sa compétence originelle grâce à la collaboration avec l’IA. (sur ce sujet, voir aussi l’article de ce blog sur l’IA le médecin et le manager).

En entreprise aujourd’hui, la tentation est grande d’utiliser l’IA pour aller au-delà de sa fiche de poste.

C’est là qu’intervient l’effet « Dunning-Kruger » : deux profils coexistent dorénavant : l’expert dont l’IA amplifie réellement la compétence, et le collaborateur, qui en quelques prompts acquiert la conviction de maîtriser un sujet de façon experte. Vu de l’extérieur, et notamment du point de vue d’un manager non expert du sujet ou de l’IA, les deux productions professionnelles peuvent paraître identiques. L’expert perd alors en sa spécificité ce que l’autre gagne en visibilité. Et les dynamiques de reconnaissance, d’évaluation, et plus largement, de management, pourraient s’en trouver durablement perturbées.

Shadow AI : les comportements stratégiques échappent au manager

La fracture d’accès et de compétence ne suffit pas à expliquer ce qui se joue réellement dans les équipes. A ces inégalités structurelles s’ajoute une couche plus subtile : celle des comportements stratégiques que chaque collaborateur développe en fonction de sa position, ses objectifs, et de ce qu’il perçoit des attentes de son manager. L’usage de l’IA -ou son absence- devient un levier dans une économie relationnelle silencieuse.

L’opportuniste silencieux :

Il utilise l’IA, et plutôt bien. Il produit davantage, plus vite et parfois mieux. Mais il ne le dit pas. Pas par peur de la sanction, mais parce que l’asymétrie d’information lui est profitable. Il a compris que son manager n’est pas en mesure d’évaluer la source de sa performance. Cacher son usage n’est pas de la mauvaise foi : c’est une rationalité parfaitement cohérente dans un environnement où aucune autre règle que celle de la performance n’a été explicitement posée.

L’ambitieux en accéléré :

Variante un peu plus risquée. Lui aussi utilise l’IA, mais il le tait dans un objectif précis : progresser plus vite que ses compétences réelles ne le permettraient à elles seules. Il produit à un niveau qu’il ne maîtrise pas entièrement. Le manager qui ne voit pas cela prend une décision de récompense sur des bases faussées, et s’expose, à terme, à gérer un collaborateur promu au-delà de ses capacités effectives.

L’expert ambivalent :

C’est le profil le plus paradoxal. Il est précisément celui qui utilise le mieux l’IA : avec la distance critique, la capacité de reformulation, l’intégration dans une pensée déjà structurée. Mais il ne veut pas que ça se sache. Son capital symbolique repose sur l’idée qu’il produit de lui-même, par la seule force de son expertise. Reconnaître qu’il recourt à l’IA lui semble menacer l’identité professionnelle qu’il a mis des années à construire. Il cache donc un usage légitime et pertinent au nom d’une réputation.

Le honteux symétrique :

A l’opposé de ce spectre se trouve celui qui n’utilise pas du tout l’IA : par choix, difficulté d’accès, méfiance ou manque de temps pour s’y pencher. Dans un environnement professionnel où l’IA commence à définir implicitement une nouvelle norme d’employé moderne, ne pas l’utiliser prend une signification sociale croissante. Etre perçu comme un résistant contestataire ou un dinosaure dépassé par la technologie constitue un risque que beaucoup hésitent à prendre ouvertement.

Ce que ces profils ont en commun, c’est le silence de leur pratique. Et le manager, au centre de ces opacités croisées, prend des décisions d’évaluation, de promotion ou de reconnaissance sans disposer des informations qui lui permettrait de les construire correctement.

Manager et IA : une autorité fragilisée par l'opacité des usages. 

Le manager n’échappe pas au paradoxe.

Pour comprendre ce qui se joue, il faut rappeler les théories de l’autorité managériale. Traditionnellement, celle-ci repose sur deux axes principaux : le pouvoir formel (légitimité liée au poste, pouvoir de sanction et pouvoir de récompense) qui est installé par la position hiérarchique, et le pouvoir personnel (expertise et posture de référence) qui découle des compétences et de la crédibilité du manager. Ces deux dimensions ne réagissent pas de la même façon à la pression de l’IA. Le pouvoir formel est intact, mais le pouvoir personnel, notamment dans sa dimension expertale, est au contraire exposé. Or c’est précisément sur celui-ci que nombre de managers ont, en pratique, construit leur légitimité.   

Prenons un manager promu en reconnaissance de son expertise technique. L’usage de l’IA par ses équipes, les conduisant à dépasser ses propres compétences (lesquelles sont un peu érodées depuis qu’il n’est plus exclusivement sur le terrain), pourrait questionner le bien-fondé de sa promotion. Si sa légitimité hiérarchique repose exclusivement sur sa supériorité technique, il y a fort à parier que son leadership finira par être challengé par son équipe. Une nuance cependant : il restera toujours le mieux placé pour distinguer une véritable montée en compétence d’une appropriation mal digérée. Et ce n’est pas rien.

Prenons maintenant un manager promu pour ses qualités managériales indépendamment de son expertise métier. Comment évalue-t-il l’amélioration du travail de ses collaborateurs utilisant l’IA ? Comment mesure-t-il le gain ou la perte de temps consacrée à l’usage de l’IA et son ratio coût avantage ? Comment même pourrait-il faire la différence entre un contenu produit en Shadow AI d’un contenu véritablement expertal...à moins de recourir à une IA pour détecter l’intervention d’une autre ? Les études menées par les chercheurs de Harvard Business School et du MIT en 2023 ( Dell’Aqua, Mollick, Lakhani et al.)  vont dans le même sens : elles ont déterminé l’existence d’une « jagged frontier » une frontière irrégulière entre les tâches où l’IA améliore significativement la performance, et celles où elle a au contraire pour effet de la dégrader. Or cette frontière se révèle floue, instable, et difficile à identifier y compris pour les travailleurs hautement qualifiés soumis à l’analyse. Si même l’expert peine à arbitrer quand l’IA lui est professionnellement bénéfique, comment pourrait-il en être autrement pour un manager ?

Prenons enfin un manager promu qui pour de bonnes raisons ou par conviction, ne voit pas l’intérêt de l’usage de l’IA dans le cadre de l’exercice de ses fonctions managériales. Ce choix risque d’avoir un coût symbolique croissant.  Ses maladresses rédactionnelles, autrefois tolérées, tranchent désormais avec la fluidité des productions de son équipe. Sa méconnaissance de certains sujets, autrefois excusable, devient difficilement défendable à l’heure où une requête bien formulée suffit à obtenir une synthèse claire. Sa position se révèle d’autant plus délicate que selon le rapport SHRM 2026 de l’IA en RH, 73% des professionnels de niveau « direction » avaient adopté l’IA, contre 66% à peine des managers. Autrement dit, son décalage culturel lié à l’usage de l’IA s’étend des deux côtés de la chaine hiérarchique, risquant de l’isoler encore plus.

Management augmenté : ce que l'IA révèle des inégalités d'équipe

L’IA n’a pas créé les inégalités d’équipe.

Le manager a toujours dû composer avec les écarts de compétence, les stratégies individuelles, les dynamiques de reconnaissance asymétrique.

Mais ces écarts étaient pour l’essentiel observables : le travail se voyait généralement. L’effort se mesurait la plupart du temps. La progression se constatait dans le temps.

L’IA introduit une opacité nouvelle dans l’équation. Elle dissocie la production de la compétence, le résultat du processus, la performance visible de la maîtrise réelle. Et dans cet espace d’invisibilité, les décisions managériales les plus courantes (évaluer, récompenser, sanctionner, corriger) perdent une partie de leur fondement.

Ce n’est pas une affaire de mauvaise volonté : le manager qui évalue honnêtement, avec les critères qu’il a toujours utilisés, produit malgré lui une décision potentiellement inéquitable. Cette iniquité nait du décalage entre les critères de décision et le contexte dans lequel ils s’appliquent : une décision d’évaluation qui ne s’interroge pas sur la variable IA porte en elle les germes de sa propre contestation.


En bref : 

  • L'IA crée une nouvelle opacité dans l'évaluation du travail
  • Les collaborateurs ne disposent pas tous du même accès ni du même niveau de formation
  • Les experts tirent davantage profit de l'IA que les profils moins qualifiés
  • Les managers peuvent prendre des décisions faussées s'ils ignorent l'usage réel de l'IA 
  • Le Shadow AI complique l'équité, la reconnaissance et la promotion en entreprise. 

FAQ : 


L'IA crée-t-elle des inégalités au travail ? 
Oui. Elle peut renforcer les écarts entre collaborateurs formés, experts, opportunistes ou réticents. 

Pourquoi l'IA complique-t-elle le rôle du manager? 
Parce qu'elle dissocie le résultat visible de la compétence réelle 

Qu'est-ce que le Shadow AI ? 
Le Shadow AI désigne l'usage non déclaré ou non encadré d'outils d'intelligence artificielle dans un cadre professionnel. 

Pourquoi les experts bénéficient-ils davantage de l'IA ? 
Parce qu'ils savent mieux vérifier, interpréter et intégrer les résultats produits par l'intelligence artificielle. 


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