L'IA et l'iniquité managériale s'imposent comme un nouveau risque en entreprise. Entre collaborateurs diversement formés, usages cachés de la Shadow AI et managers en perte de repères, l'intelligence artificielle bouleverse l'évaluation du travail.
Dans les entreprises où aucune gouvernance IA n’a été établie (et peut-être aussi dans celles où elle l’a été), les collaborateurs développent des stratégies extrêmement distinctes face à l’intelligence artificielle. Le résultat est une dégradation silencieuse de l’équité au travail. Entre le collaborateur prudent qui attend les instructions avant d’oser franchir le pas et l’usager quotidien des algorithmes, toute une gamme de comportements s’est installée.
Et elle modifie structurellement, mais
de façon sous-jacente, les règles du jeu en entreprise.
Le manager, lui, navigue dans cet
espace sans plus de boussole. S’il est
convaincu des vertus de « l’humain augmenté », il peut dévaloriser
les savoirs historiques et bouleverser les hiérarchies d’équipe sans stratégie
réelle. S’il résiste à ce qu’il perçoit comme un effet de mode, il risque de ne
plus être en mesure d’évaluer correctement un travail produit avec ou sans IA.
Dans les deux cas, sa capacité de jugement peut en être altérée.
IA en entreprise : accès, formation et expertise creusent la fracture.
Avoir un abonnement ChatGPT ou Claude
ne suffit pas à en faire un usage professionnel pertinent.
La première ligne de fracture se
situe donc au niveau de l’accès à la formation, et elle est plus complexe qu’il
n’y paraît.
Dans la plupart des
entreprises, il n’existe pas de corrélation entre la politique de formation à
l’IA et l’état réel des usages par les collaborateurs. On forme de la même
façon et au même outil celui qui utilise déjà l’IA, et celui qui ne l’utilise
pas. Et parfois -souvent- on forme d’abord celui qui ne l’utilise pas encore,
au détriment celui qui l’utilise déjà (et parfois pas si bien).
Au-delà de la formation
« générique » à un outil, la véritable valeur ajoutée réside dans la
formation appliquée à sa propre pratique professionnelle. Former un directeur
artistique aux fonctionnalités génériques de Claude est une chose. Lui
apprendre à s’en servir pour explorer des territoires créatifs, challenger un
brief ou accélérer la phase de recherche conceptuelle sans diluer sa propre
vision en est une autre, bien plus utile.
Le paradoxe central est là :
l’IA bénéficie en premier lieu à ceux qui en ont le moins « besoin »
les experts. Si l’intelligence artificielle prétend ouvrir tous des savoirs
jusque-là hermétiques, seuls ceux qui maîtrisent déjà le savoir seront capables
d’en exploiter les output avec discernement.
Au-delà des biais déjà bien documentés
(capacité à identifier les erreurs, les hallucinations, les erreurs sous
l’apparente cohérence, les réponses datées ou discriminantes), la vraie différenciation
d’usage se joue sur la capacité à intégrer les contenus produits par l’IA à une
pensée déjà structurée. L’humain « augmenté » ne nait pas de la
capacité d’un individu de réaliser, grâce à l’IA, ce qui jusque-là dépassait
ses compétences, mais bien de transcender et d’enrichir sa compétence originelle
grâce à la collaboration avec l’IA. (sur ce sujet, voir aussi l’article de ce
blog sur l’IA le médecin et le manager).
En entreprise aujourd’hui, la
tentation est grande d’utiliser l’IA pour aller au-delà de sa fiche de poste.
C’est là qu’intervient l’effet « Dunning-Kruger » :
deux profils coexistent dorénavant : l’expert dont l’IA amplifie réellement la
compétence, et le collaborateur, qui en quelques prompts acquiert la conviction
de maîtriser un sujet de façon experte. Vu de l’extérieur, et notamment du
point de vue d’un manager non expert du sujet ou de l’IA, les deux productions
professionnelles peuvent paraître identiques. L’expert perd alors en sa
spécificité ce que l’autre gagne en visibilité. Et les dynamiques de reconnaissance,
d’évaluation, et plus largement, de management, pourraient s’en trouver durablement
perturbées.
Shadow AI : les comportements stratégiques échappent au manager
La fracture d’accès et de
compétence ne suffit pas à expliquer ce qui se joue réellement dans les
équipes. A ces inégalités structurelles s’ajoute une couche plus subtile :
celle des comportements stratégiques que chaque collaborateur développe en
fonction de sa position, ses objectifs, et de ce qu’il perçoit des attentes de
son manager. L’usage de l’IA -ou son absence- devient un levier dans une
économie relationnelle silencieuse.
L’opportuniste silencieux :
Il utilise l’IA, et plutôt bien.
Il produit davantage, plus vite et parfois mieux. Mais il ne le dit pas. Pas
par peur de la sanction, mais parce que l’asymétrie d’information lui est
profitable. Il a compris que son manager n’est pas en mesure d’évaluer la
source de sa performance. Cacher son usage n’est pas de la mauvaise foi :
c’est une rationalité parfaitement cohérente dans un environnement où aucune
autre règle que celle de la performance n’a été explicitement posée.
L’ambitieux en accéléré :
Variante un peu plus risquée. Lui
aussi utilise l’IA, mais il le tait dans un objectif précis : progresser
plus vite que ses compétences réelles ne le permettraient à elles seules. Il
produit à un niveau qu’il ne maîtrise pas entièrement. Le manager qui ne voit
pas cela prend une décision de récompense sur des bases faussées, et s’expose,
à terme, à gérer un collaborateur promu au-delà de ses capacités effectives.
L’expert ambivalent :
C’est le profil le plus
paradoxal. Il est précisément celui qui utilise le mieux l’IA : avec la
distance critique, la capacité de reformulation, l’intégration dans une pensée
déjà structurée. Mais il ne veut pas que ça se sache. Son capital symbolique
repose sur l’idée qu’il produit de lui-même, par la seule force de son
expertise. Reconnaître qu’il recourt à l’IA lui semble menacer l’identité
professionnelle qu’il a mis des années à construire. Il cache donc un usage
légitime et pertinent au nom d’une réputation.
Le honteux symétrique :
A l’opposé de ce spectre se
trouve celui qui n’utilise pas du tout l’IA : par choix, difficulté
d’accès, méfiance ou manque de temps pour s’y pencher. Dans un environnement
professionnel où l’IA commence à définir implicitement une nouvelle norme
d’employé moderne, ne pas l’utiliser prend une signification sociale
croissante. Etre perçu comme un résistant contestataire ou un dinosaure dépassé
par la technologie constitue un risque que beaucoup hésitent à prendre
ouvertement.
Ce que ces profils ont en commun, c’est le silence de leur
pratique. Et le manager, au centre de ces opacités croisées, prend des
décisions d’évaluation, de promotion ou de reconnaissance sans disposer des
informations qui lui permettrait de les construire correctement.
Manager et IA : une autorité fragilisée par l'opacité des usages.
Le manager n’échappe pas au paradoxe.
Pour comprendre ce qui se joue,
il faut rappeler les théories de l’autorité managériale. Traditionnellement,
celle-ci repose sur deux axes principaux : le pouvoir formel (légitimité
liée au poste, pouvoir de sanction et pouvoir de récompense) qui est installé
par la position hiérarchique, et le pouvoir personnel (expertise et posture de
référence) qui découle des compétences et de la crédibilité du manager. Ces
deux dimensions ne réagissent pas de la même façon à la pression de l’IA. Le
pouvoir formel est intact, mais le pouvoir personnel, notamment dans sa
dimension expertale, est au contraire exposé. Or c’est précisément sur celui-ci
que nombre de managers ont, en pratique, construit leur légitimité.
Prenons un manager promu en
reconnaissance de son expertise technique. L’usage de l’IA par ses équipes, les
conduisant à dépasser ses propres compétences (lesquelles sont un peu érodées
depuis qu’il n’est plus exclusivement sur le terrain), pourrait questionner le
bien-fondé de sa promotion. Si sa légitimité hiérarchique repose exclusivement sur
sa supériorité technique, il y a fort à parier que son leadership finira par
être challengé par son équipe. Une nuance cependant : il restera toujours le
mieux placé pour distinguer une véritable montée en compétence d’une
appropriation mal digérée. Et ce n’est pas rien.
Prenons maintenant un manager
promu pour ses qualités managériales indépendamment de son expertise métier.
Comment évalue-t-il l’amélioration du travail de ses collaborateurs utilisant
l’IA ? Comment mesure-t-il le gain ou la perte de temps consacrée à
l’usage de l’IA et son ratio coût avantage ? Comment même pourrait-il
faire la différence entre un contenu produit en Shadow AI d’un contenu
véritablement expertal...à moins de recourir à une IA pour détecter
l’intervention d’une autre ? Les études menées par les chercheurs de
Harvard Business School et du MIT en 2023 ( Dell’Aqua, Mollick, Lakhani et al.)
vont dans le même sens : elles ont
déterminé l’existence d’une « jagged frontier » une frontière
irrégulière entre les tâches où l’IA améliore significativement la performance,
et celles où elle a au contraire pour effet de la dégrader. Or cette frontière
se révèle floue, instable, et difficile à identifier y compris pour les
travailleurs hautement qualifiés soumis à l’analyse. Si même l’expert peine à arbitrer
quand l’IA lui est professionnellement bénéfique, comment pourrait-il en être
autrement pour un manager ?
Prenons enfin un manager promu qui
pour de bonnes raisons ou par conviction, ne voit pas l’intérêt de l’usage de
l’IA dans le cadre de l’exercice de ses fonctions managériales. Ce choix risque
d’avoir un coût symbolique croissant. Ses
maladresses rédactionnelles, autrefois tolérées, tranchent désormais avec la
fluidité des productions de son équipe. Sa méconnaissance de certains sujets,
autrefois excusable, devient difficilement défendable à l’heure où une requête
bien formulée suffit à obtenir une synthèse claire. Sa position se révèle
d’autant plus délicate que selon le rapport SHRM 2026 de l’IA en RH, 73% des
professionnels de niveau « direction » avaient adopté l’IA, contre
66% à peine des managers. Autrement dit, son décalage culturel lié à l’usage de
l’IA s’étend des deux côtés de la chaine hiérarchique, risquant de l’isoler
encore plus.
Management augmenté : ce que l'IA révèle des inégalités d'équipe
L’IA n’a pas créé les inégalités
d’équipe.
Le manager a toujours dû composer
avec les écarts de compétence, les stratégies individuelles, les dynamiques de
reconnaissance asymétrique.
Mais ces écarts étaient pour
l’essentiel observables : le travail se voyait généralement. L’effort se
mesurait la plupart du temps. La progression se constatait dans le temps.
L’IA introduit une opacité
nouvelle dans l’équation. Elle dissocie la production de la compétence, le
résultat du processus, la performance visible de la maîtrise réelle. Et dans
cet espace d’invisibilité, les décisions managériales les plus courantes
(évaluer, récompenser, sanctionner, corriger) perdent une partie de leur
fondement.
Ce n’est pas une affaire de
mauvaise volonté : le manager qui évalue honnêtement, avec les critères
qu’il a toujours utilisés, produit malgré lui une décision potentiellement
inéquitable. Cette iniquité nait du décalage entre les critères de décision et
le contexte dans lequel ils s’appliquent : une décision d’évaluation qui
ne s’interroge pas sur la variable IA porte en elle les germes de sa propre
contestation.
En bref :
- L'IA crée une nouvelle opacité dans l'évaluation du travail
- Les collaborateurs ne disposent pas tous du même accès ni du même niveau de formation
- Les experts tirent davantage profit de l'IA que les profils moins qualifiés
- Les managers peuvent prendre des décisions faussées s'ils ignorent l'usage réel de l'IA
- Le Shadow AI complique l'équité, la reconnaissance et la promotion en entreprise.
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